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Des histoires

Instituteurs et institutrices bilingues

Les lois provinciales sur l'instruction publique accordaient à la population de langue française le droit de mettre sur pied des arrondissements scolaires bilingues, d'y ériger une école et d'imposer une taxe pour son financement. Mais d'où allaient venir les instituteurs et les institutrices bilingues pour enseigner dans ces écoles? La province était encore trop jeune pour que sa population puisse en fournir un nombre suffisant.
Et le problème se posait de façon urgente, car si les élèves ne pouvaient recevoir une bonne formation en français, ils ne pourraient à leur tour devenir instituteurs et institutrices. De toute évidence, le Québec et l'Ontario allaient devoir fournir le gros des contingents. Il fallait donc trouver un moyen d'encourager des jeunes gens et des jeunes filles, avec un brevet d'enseignement tout frais en main, à venir prendre un poste en Saskatchewan.

Les revers de la Grande Guerre avaient aigri la population anglaise, qui en vint à mettre en doute le patriotisme de tout citoyen qui parlait une langue autre que la sienne. Le congrès annuel de la S.S.T.A., l'association regroupant tous les commissaires d'école de la province, tenu à Regina les 27 et 28 février 1917, se termina par un violent discours contre le principe de l'enseignement du français dans les écoles de la province. Un groupe de commissaires d'école de langue française avait compris, le jour même, la nécessité de former un groupement voué à la solution du problème de la pénurie d'instituteurs et d'institutrices bilingues : ce furent les débuts de l'Association Interprovinciale, tels que les décrit le Patriote de l'Ouest:

«L'Association Interprovinciale, fondée à Regina en février 1917, et dont le siège a été transporté depuis à Vonda, s'occupe du recrutement et de la préparation du personnel enseignant pour les écoles franco-canadiennes de la province. C'est une compagnie à fonds social dont les actionnaires ne retirent que des dividendes... patriotiques.

«Nous manquons d'instituteurs et d'institutrices bilingues et le gouvernement se désintéresse de la question. Nous n'avions d'autres ressources que de trouver nous-mêmes la solution du problème.

«L'Association Interprovinciale avance l'argent du voyage aux jeunes gens qualifiés pour enseigner dans nos écoles; elle s'occupe d'obtenir pour eux un échange de diplômes; elle aide aussi financièrement ceux qui doivent faire un stage à l'École Normale ou qui ont besoin de se perfectionner en anglais. Depuis six ans, elle a ainsi fait venir, de la province de Québec et d'ailleurs, plus de deux cent cinquante instituteurs et institutrices. Ces dernières, qui sont de beaucoup les plus nombreuses, se marient généralement au bout d'un laps de temps assez court; elles sont alors perdues pour l'enseignement, mais non pour notre influence dans l'Ouest, et le mouvement d'importation a besoin d'être toujours actif pour combler ces vides incessants. Le recrutement sur place n'est pas négligé non plus. Les jeunes filles de la province désireuses d'embrasser la carrière reçoivent la même assistance que celles qui nous viennent du dehors. Quelques-unes d'entre elles sont même envoyées, aux frais de l'Interprovinciale, dans les couvents du Québec, qui offrent des avantages très appréciables au point de vue de la formation. La Saskatchewan française pourra peut-être, un jour, se suffire à elle-même; mais pendant plusieurs années encore nous devrons faire appel à la province mère. Nous aurions surtout besoin d'instituteurs qui, faisant de l'enseignement une véritable profession permanente, assureraient enfin la stabilité de notre personnel en même temps qu'ils élèveraient le niveau de sa compétence. Les appointements offerts par les commissions scolaires sont assez alléchants pour tenter nos compatriotes de l'Est. Des situations honorables et lucratives attendent ceux qui ne reculeront pas devant quelques sacrifices bien légers pour venir dans l'Ouest accomplir une oeuvre utile et patriotique entre toutes. Combien de jeunes bacheliers qui trouvent difficilement là-bas l'emploi de leur instruction et de leur activité nous seraient d'un grand secours ici pour donner à notre personnel enseignant le lustre qui lui fait défaut. Et qu'ils ne s'imaginent pas qu'en venant dans la Saskatchewan comme instituteurs, leur ambition devra forcément se confiner entre les quatre murs d'une classe. Croirait-on qu'à l'heure actuelle nous n'avons pas d'inspecteurs d'école bilingue faute de candidats qualifiés à présenter au gouvernement?

«L'Association Interprovinciale ne se borne pas au recrutement; elle est, en outre, un bureau très précieux d'information à l'usage des commissaires, des instituteurs et institutrices. On lui écrit de partout sur les sujets les plus divers concernant nos écoles, et l'on est toujours sûr de recevoir une direction sage, une consultation experte et désintéressée. Nos éducateurs et nos pères de famille sentent ainsi qu'ils ne sont pas isolés, qu'ils ont derrière eux une organisation prête à les aider dans les moments difficiles. L'effet moral en est excellent, tant au point de vue de l'efficacité générale de nos écoles que de l'enseignement du français.

«Pour en finir avec l'Association Interprovinciale, je n'aurais garde d'oublier d'ajouter que telle qu'elle est aujourd'hui, avec ses remarquables états de service et l'affectueuse estime dont on l'entoure, elle repose tout entière sur son dévoué et actif secrétaire, M. Raymond Denis, de Vonda, dont le nom s'est en quelque sorte identifié avec l'oeuvre. Le bureau des directeurs de l'Association Interprovinciale se compose des personnes suivantes : MM. Émile Gravel, Gravelbourg, président; Benjamin Soury-Lavergne, Meyronne, vice-président; Raymond Denis, Vonda, secrétaire; R.P. Auclair, o.m.i., Prince Albert; abbé J.-E. Dubois, Laflèche; abbé A.-M. Ferland, Saint-Antoine; Dr M. Lavoie, Howell; J.-E. Morrier, Prince-Albert.»

L'Association Interprovinciale continua son travail jusqu'en 1925, alors que bon nombre de ses fonctions furent reprises par le Service de placement des instituteurs, mis sur pied par l'Association catholique franco-canadienne de la Saskatchewan.

(tiré du Patriote de l'Ouest, 21 février 1923, p. 7)





 
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