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Société de la Saskatchewan
Société historique de la Saskatchewan

Des histoires

Aux grands maux les grands moyens

Un incident d'une bizarrerie irrésistible nous permet de faire connaissance avec la colonie du lac Marguerite et quelques-uns de ses habitants. L'histoire s'ouvre à Paris, où le gouvernement canadien nomme son premier haut-commissaire en 1882. Hector Fabre, journaliste de grande renommée, a pour mission d'encourager le commerce et les échanges de toutes sortes entre les deux pays. Son secrétaire privé, Pierre Foursin, est un jeune Français à la personnalité attachante, mais tout à fait dépourvu de sens pratique.
Foursin s'enflamme à l'idée d'apporter sa contribution à la cause de l'immigration française dans le «Grand Nord-Ouest». S'associant à quelques jeunes Parisiens fortunés, il fonde la Société Foncière du Canada en 1893.

Sans doute grâce aux bons offices d'Hector Fabre, la société obtient les droits exclusifs sur deux colonies dans le district de l'Assiniboia. La première se trouve sur l'ancienne réserve de Piapot, au sud de la grande réserve des Assiniboines. C'est là qu'on érige le village de Montmartre, d'abord sur un monticule exposé aux quatre vents pour faire comme à Paris, puis, plus sagement, dans la plaine.

L'existence de l'autre colonie, elle, est beaucoup moins connue. Elle est située à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de la première, en direction d'Indian Head et franc ouest de la réserve des Assiniboines. C'est un oasis au milieu de la prairie brûlée par le soleil, une vallée verdoyante au fond de laquelle dorment trois lacs: le lac Marguerite, d'une superficie d'environ 100 acres et dont le trop-plein se déverse par le ruisseau Le Sofoc dans le Petit Lac (aujourd'hui Cherry Lake) avant de se jeter dans un lac plus étendu et, faut-il croire, plus profond, Deep Lake.

Plusieurs colons recrutés par la Société Foncière ou venus de leur propre chef s'installent au lac Marguerite dès 1895. Ils s'appellent Longeau, Français, Larchet, Hennequin, Gouzée, Oudot, Douan et Latreille; quelques-uns font souche, d'autres n'y restent qu'une saison ou deux.

Paul Longeau, par exemple, entreprend en 1895 le long voyage depuis l'Aisne en compagnie de son épouse, ses quatre enfants, ses beaux-parents déjà très âgés, ainsi que sa belle-soeur, son mari et leur fille. Le groupe s'installe d'abord dans un abri creusé au flanc d'une colline; une rallonge en rondins forme une pièce à l'avant. L'abri est chaud en hiver et frais en été, mais il faut supporter l'eau qui dégouline du toit de tourbe durant les averses ainsi que les invasions régulières de couleuvres. Une maison de bois sera érigée quelque temps plus tard. Longeau, en plus de cultiver sa terre, exerce vingt métiers dans les environs: forgeron, ferblantier, charron, menuisier, affûteur de scies et de socs de charrue, «chauffeur» de machines à vapeur. Son épouse lave et raccommode les vêtements des célibataires du voisinage. Le fils cadet repart faire son service militaire en France et décide ensuite de ne pas revenir; les deux autres fils, eux, deviennent fermiers et leurs descendants habitent toujours la région.

Alfred Latreille, fils d'un marchand parisien à l'aise, se lie d'amitié avec le fils du haut-commissaire canadien. Diplômé de droit, il préfère renoncer à sa carrière pour venir tenter fortune au Canada en 1894. Il conçoit le projet de lancer une beurrerie et une fromagerie à Montmartre, mais il se rend tout de suite compte que la production de lait est insuffisante pour que l'entreprise soit rentable. Il rajuste son tir et s'établit sur un ranch au lac Marguerite, en association avec le Bruxellois André Gouzée. L'été, leur troupeau paît sur la prairie au sud du lac; l'hiver, il se nourrit de foin fauché sur la réserve indienne. Pourtant, lorsque le gouvernement ouvre le district à la prise de homesteads en 1906, les associés sont bien forcés de vendre leur troupeau. Latreille s'installe alors sur une terre idéalement située dans la vallée du ruisseau Red Fox. Quelques-uns de ses descendants y demeurent encore.

Il faut noter en passant que le district n'est pas très peuplé. On n'y construit ni église ni chapelle et les fidèles assistent à l'office divin à l'église Saint-Joseph d'Indian Head ou au Sacré-Coeur de Montmartre, à moins qu'un prêtre de passage ne s'arrête à la maison des Latreille. On réserve le sommet d'une colline pour le cimetière. Les dix habitants ont leur bureau de poste – encore chez Latreille – dès 1896, mais ils le ferment volontairement quelques années plus tard. Il n'existe pas d'arrondissement scolaire: les parents se chargent de l'éducation de leurs enfants à la maison, à moins qu'ils ne les envoient à l'un ou l'autre des nombreux couvents de la région ou encore en France. Le district a aussi son médecin, le docteur Victor Bouju, qui s'occupe d'élevage au lac Marguerite. Il repasse toutefois en France au début de la Première Guerre mondiale pour ne plus revenir.

L'incident dont nous voulons faire mention met en scène deux autres familles, les Oudot et les Groyer. Joseph Oudot est originaire de Vésoul, en Haute Saône; il a fait un saut de l'autre côté de la frontière afin d'obtenir un diplôme de l'Institut d'Agriculture suisse. À son arrivée au lac Marguerite, il s'occupe à la construction d'une belle résidence de pierre sur la ferme de Louis Douan. Après un voyage outre-Atlantique pour y contracter mariage, il s'associe à Auguste Groyer pour exploiter une section entière de belle terre, au nord-est du lac Marguerite. L'arrangement offre plusieurs avantages; en mettant l'argent en commun, il sera possible d'acheter de la machinerie agricole pour accélérer les travaux de la ferme.

Les deux hommes décident aussi d'ériger une grande maison, séparée en deux logis. Les travaux vont bon train et sont à peu près terminés lorsque, pour des raisons que l'on ignore, un différend s'élève entre les associés. La situation s'envenime rapidement et toute possibilité de réconciliation est désormais illusoire.

Oudot prend donc la moitié nord du terrain, Groyer la moitié sud. Mais que faire de la maison? Comme elle a été érigée sur ce qui est maintenant la propriété de Oudot, Groyer refuse de payer la moitié du coût, comme il avait pourtant été convenu. Oudot négocie, plaide, menace, mais en vain. À bout de patience, il résout de prendre les grands moyens.

Un beau matin, aidé de son frère et d'un homme à gages, il s'amène à la maison; il a tous les outils qu'il faut. En quelques heures, les trois hommes démolissent la maison, du faîte au solage, et ils répartissent le bois en deux piles scrupuleusement égales: un madrier pour Groyer, un pour Oudot; une planche pour Groyer, une pour Oudot; une fenêtre pour Groyer, une pour Oudot. Là! Groyer n'a plus d'excuses... et il verse effectivement la somme promise. La belle maison qui devait être le symbole de l'entente entre deux familles ne fut jamais habitée. Ah! ces Français!

(adapté de Indian Head: History of Indian Head and District, History of Indian Head and District Inc., Indian Head, 1984, passim; renseignements supplémentaires, Père Roméo Bédard, o.m.i., History of Montmartre, s.l.n.d., passim)





 
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